On pourrait ne pas le savoir

par Claire Colin-Collin

exposition Histoires d'été, galerie Béa-Ba, Marseille, 2025

Marie-Claude Bugeaud ne nous fait jamais croire aux sujets de la peinture. Aux sujets autres que la peinture et sa puissance pour incarner le sentiment d’être en vie.

Il y a parfois des pensées qui nous arrivent sans qu’on le sache. Des pensées qui affleurent à la lisière d’une émotion ou d’un état. On pourrait ne pas s‘en rendre compte. Les mots parviennent à peine à la conscience, mais y percent dans l’étonnement de les entendre : soudain on comprend ce qu'on aurait pu ne pas savoir. C’est ce lieu sensible qu’ouvre la peinture de Marie-Claude Bugeaud.

Pourquoi la sensation d’un tissu qui effleure la peau va me déchirer le cœur ? Pourquoi un instant de vie va se fixer sur la couleur d’un pull ? Profils. Chevelures. Points. Traits. Ronds. Les formes dessinées sont premières : des formes de base. Le dessin est tendu vers l’essentiel. Mais aussi âpre et minimale que sa peinture puisse paraître, Marie-Claude Bugeaud est proche du quotidien, des dits « riens » de la vie, existentiels : c’est une abstraction qui se raconte des histoires.

Elle ne peint pas seulement l’espadrille, mais ce que l’espadrille, si rapidement dessinée, nous désigne de la vie qui passe. Ce que l'espadrille dit de l’absence du corps qui la chausse hors du temps du tableau, de la nudité du pied, du contact entre la peau et la corde. Ce que l’espadrille dit du choix de la peintre de la regarder.

Ainsi les chaises qu’elle dessine sur le fond peint disent le corps qui n’y est pas assis. Et le corps désarticulé qu’elles sont : la chaise se trouve être elle-même un corps qui attend quelqu’un. Fantôme de chaise ? Ses lignes ne se referment pas : elle est à la limite de figurer. Marie-Claude Bugeaud fait fi de cette frontière (L’abstraction créerait un réel là où la figuration créerait une illusion ?) : les espaces qu’elle peint échappent à toute échelle. Ils appartiennent à ce territoire étrange qu’avait également créé Philip Guston : des objets et des figures sont là, mais déracinés de leur monde. Isolés, en face.

Il suffit d’une forme de goutte pour être une larme. Un morceau de papier coloré, kraft brut posé à la surface, tel un pansement, ne suit pas le mouvement du fond et vient ainsi le dominer. Puissance du peu, de la faiblesse de ce qui pourrait n’être qu’un petit morceau de papier mais devient une enclume, un boulet, une lourde porte. Un pont, les espaces découpés par une architecture, une figure archétypale.

Ces papiers découpés sont souvent les restes d’une autre découpe, et sont aussi comme les restes qu’on laisse derrière soi : morceaux de vie, perdus, retrouvés.

La couleur, fluide, se donne presque. Presque rose : une dose infime en donne le goût, désirant. Les fonds de Marie-Claude Bugeaud sont faits de liquide et de geste. Cette liquidité a quelque chose de la tache d’eau que le bois gorgé de soleil absorbe à toute allure. Ainsi le fond, poreux, boit la couleur. C’est, bien sûr, « la mer allée avec le soleil ».

La transparence de la couleur nous donne à voir le geste dans sa nudité. Le geste du bras et le déplacement du corps de Marie-Claude étale le jus de couleur : on voit son mouvement, on voit le moment de la recharge, on voit là où le trait s’agite, se recouvre – ce qu’il recouvre parfois – se reprend, on voit tout. On voit toujours tout. L’amplitude des formats prend ce risque : le papier à peine collé, la rupture d’un trait, le moment où le pinceau est vidé de sa couleur. Cette peinture se fait dans le contraire de l’épaisseur et dans le contraire de la dissimulation de la fabrique.

Ce rapport entre le fond et la forme qui se pose dessus, tracée au noir, est une rencontre et une séparation. Une scène. Une histoire entre un trait et une couleur. Le dessin est dépouillé. La peinture est abordée dans sa définition radicale. Si elle était un vêtement, ce serait celui qui dévoile la nudité. La ligne ne cherche aucune grâce. Et c’est ainsi qu’elle la trouve. Grâce malgré elle. Le dessin se fait en s’aventurant dans le vide de la surface. Sur ces fonds badigeonnés de la couleur qui s’incorpore à la toile. « Incorporer » est le mot : tout est corps et sensations dans cette peinture.

Ainsi les lignes des chevelures sont tout autant celles des fibres d’un muscle que celles des mouvements de l’air qu’on sent parfois sur la peau lorsque le vent passe. Elles sont les lignes de force d’un corps qui vit. Et les rythmes alternatifs de la respiration : il n’y a jamais d’aplats, le fond comme le trait sont un tissage d’interruptions.

Ces interruptions procèdent parfois d’une façon de réparer la surface, en reprises. C’est la rature qui peint. Strier, quadriller, barrer, biffer, hachurer, pointiller. Balayer, remplir. La ligne devient l’organe de la surface. La trame qui s’inscrit sur le fond le déchire et le répare. Marie-Claude Bugeaud ne cède ni à la maladresse, ni à la maîtrise.

Il y a quelques années, je l’ai aidée à ranger son stockage de peintures. Quand nous les rangeons après les avoir photographiées, je m’insurge contre la rudesse avec laquelle elle les traite : sans emballages, les toiles se frottent parfois. Elle dit qu’elle les restaurera, si besoin, au moment de les exposer. Je comprends alors que la grâce ne s’embarrasse pas de préciosité.