Là où naissent les images
par Romain Mathieu
catalogue de l'exposition Des histoires, galerie Amélie du Chalard, Paris, 2025
Quelques formes : des points, des lignes, tracées sur la toile ou bien sur des fragments de papiers découpés et collés. De ces formes peuvent surgir des figures : une chaise, une paire de pantoufles, un visage ou encore un paysage. Ce dessin s'associe à une surface colorée qui peut être diluée ou opaque, de couleur vive ou plus légère. Parfois des recouvrements successifs donnent à la couleur une vibration et une luminosité particulière.
Points, lignes, surfaces colorées : on reconnaîtra dans cette liste une épure des moyens, un vocabulaire réduit aux éléments premiers de la peinture. Et pourtant, cette description formelle manque l'essentiel : la peinture de Marie-Claude Bugeaud est un art de relations. Le dessin procède de la rencontre avec un fond, tracer dans la couleur relève non pas d'un équilibre mais d'un accord juste, au sens musical. De cette rencontre résulte une capacité d'évocations multiples à partir de la simplicité de ces éléments. Le point et la ligne ne sont jamais des formes pures, ou simplement abstraites chez Marie-Claude Bugeaud. Avec la couleur, ils sont des traces et des liens qui relient des sensations, des souvenirs et des émotions. La peinture ne se referme pas sur elle-même, elle ne procède pas d'une réduction mais d'une ouverture, elle accueille l'enchevêtrement des sensations, saisi dans l'instant et déposé dans l'espace matériel du tableau.
Il faut ici remarquer que l'œuvre de Marie-Claude Bugeaud s'initie dans une période où l'on proclamait précisément une réduction de la peinture, jusqu'à son degré zéro, jusqu'à la répétition du même ou l'arrêt de peindre, si on songe à Michel Parmentier ou à Simon Hantaï. Or, la démarche de l'artiste atteste du refus de cet épuisement de la peinture, du renversement de cette injonction vers le moins pour une expression toujours renouvelée d'un ici et maintenant. Un tel positionnement, associé au dépassement de l'opposition entre figuration et abstraction, a d'abord rendu cette œuvre difficile à situer, à ranger des les catégories habituelles, en particulier en France. Pourtant, cette peinture partage des orientations communes avec celles d'artistes comme Mary Heilmann aux États-Unis ou Raoul De Keyser en Europe, des orientations qui ont initiées un renouvellement de la peinture et dans lesquelles se sont reconnus nombre d'artistes des générations suivantes.
Le refus de la clôture de l'œuvre, chez Marie-Claude Bugeaud, se manifeste dans le mouvement qui parcourt toute sa peinture. Le mouvement est d'abord dans cette relation entre le dessin et la couleur. Le fond monochrome n'est pas, comme il l'a été chez beaucoup d'artistes, un achèvement mais au contraire une impulsion, un appel vers un dessin qui particularise cette surface dans une émotion singulière. Le dessin lui-même est indissociable du geste. Qu'il s'agisse d'une répétition de lignes ou de points ou bien qu'il fasse surgir un motif, il apparaît, dans son tracé, comme une proposition éphémère née de la rencontre avec la surface colorée. Il en résulte également une peinture qui intègre ses repentirs, ses reprises, ses accidents comme le mouvement même de son apparition. Rapportée à ce mouvement, on comprend que la peinture de Marie-Claude Bugeaud n'est ni figurative, ni abstraite mais se situe par delà ces oppositions, dans l'acte de peindre qui peut accueillir divers formes et gestes.
Parmi ces formes, les quelques motifs qui apparaissent – ici des chaises, là des « pantoufles du confinement » – montrent une attention aux choses et, à travers elles, aux corps qui les manipulent, les usent ou simplement s'y reposent. C'est la dimension corporelle, charnelle, souvent sensuelle même de cette peinture qui se révèle ici de manière plus évidente mais qui est en jeu dans la relation du dessin et de la couleur. La peinture recueille les sensations passées et présentes, les désirs et projections, suspendue dans la légèreté de l'instant. Elle ne cherche pas à faire image mais se situe là où naissent les images, dans l'entremêlement de nos perceptions et de nos désirs.